Virgil Butler est un ancien employé d'abattoir qui raconte ce qu'il dit avoir été "son cauchemar". Il y a travaillé jusqu'en décembre 2002, et son principal client était une chaine de restauration rapide bien connue.
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Une question à laquelle la plupart des gens ne pensent même pas, même ceux qui se battent pour les droits des animaux, est celle de la manière dont est affecté l'esprit des gens dont la tâche est, concrètement, de tuer les poulets. C'est que la machine à tuer ne parvient jamais à trancher la gorge de tous ceux qui défilent, surtout de ceux qui n'ont pas été correctement insensibilisés par le bac électrique. Il y a donc un «tueur» dont la tâche consiste à attraper ces poulets de manière à éviter qu'ils soient ébouillantés vivants dans le chaudron. (Évidemment, le tueur ne peut les attraper tous, j'en reparle plus loin.)
(En lisant ce qui suit, gardez à l'esprit que je travaillais dans le plus petit de tous les abattoirs de Tyson. Ils en ont des bien plus grands qui traitent des centaines de milliers de poulets par nuit. Bien sûr, ils ont aussi plusieurs tueurs; il y a toujours un tueur par chaîne.)
Voici la situation: votre supérieur vous informe que cette nuit c'est vous êtes de service dans a salle de tuage. Vous vous dites, «Merde! Cette nuit est une nuit dure!» Quel que soit le temps dehors, la salle de tuage est chaude, entre 32 et 38 degrés. Les chaudrons maintiennent aussi l'humidité autour de 100%. La vapeur d'eau forme dans l'air une sorte de voile permanent. Vous mettez votre tablier en plastique pour vous couvrir tout le corps et le protéger contre le sang qui gicle et contre l'eau chaude qui asperge la lame de la machine à tuer et qui nettoie le sol. Vous mettez vos gants d'acier et prenez le couteau. Il est très coupant, il faut qu'il le soit.
De la pièce d'à côté viennent les cris des poulets en train d'être suspendus par les pattes dans les pinces d'acier, ainsi que le cliquettement de ces pinces. Vous entendez le bruit des moteurs qui font avancer les poulets sur la chaîne. Le tout est tellement fort que vous pouvez hurler sans vous entendre vous même. (J'ai essayé, juste pour voir.)
Vous communiquez donc par signes si quelqu'un vient dans votre salle; mais cela n'arrive pas souvent, on n'y vient que par obligation. Et en évitant de vous surprendre - avec ce couteau que vous avez dans les mains, il ne faudrait pas que vous vous retourniez brusquement...
Arrivent donc les poulets; ils passent dans le bac électrique d'insensibilisation, puis dans la machine à tuer. C'est le moment de se mettre au travail. On peut s'attendre à devoir s'occuper d'un sur cinq environ, dont beaucoup ne sont pas insensibilisés. Ils arrivent, comme je l'ai dit, à la vitesse de 182 à 186 par minute. Il y a du sang partout, qui tombe dans le bac de 8x8x50cm sous la machine, sur votre visage, sur votre cou, vos bras, sur toute la surface de votre tablier. Vous êtes couvert de sang. Parfois il vous faut essuyer le sang coagulé, sans quitter des yeux la chaîne, de peur d'en manquer un, ce qui arrive...
Vous ne pouvez pas les prendre tous, mais vous essayez. Chaque fois que vous en manquez un, vous «entendez» les cris terribles qu'il fait en se débattant dans le chaudron, se heurtant aux parois. Merde, encore un «poulet rouge». Vous savez que pour chaque poulet que vous voyez souffrir ainsi, il y en a jusqu'à dix que vous n'avez pas vus. Vous le savez, tout simplement. Vous croisez les doigts pour que la machine n'ait pas de panne ou de défaillance. Vous voulez juste arriver à la fin de la nuit et rentrer chez vous. Mais il reste encore deux longues heures et demi avant la pause. Pendant plus de deux heures vous allez tuer sans répit. Au mieux une douzaine de poulets par minute; au pire, bien plus que ça.
L'ampleur démesurée des meurtres que vous accomplissez et du sang dans lequel vous baignez vous affectent vraiment au bout d'un moment, surtout si vous ne parvenez pas à débrancher toutes vos émotions et à vous transformer en un zombie de la mort. Vous avez l'impression d'être un rouage dans une grande machine de mort. C'est ainsi d'ailleurs qu'on vous traite, pour une grande part. Parfois vous vienennt des pensées bizarres. Il n'y a que vous et les poulets en train de mourir. Les sentiments surréels se développent en une horreur de la barbarie de votre comportement.
Vous êtez en train d'assassiner des oiseaux sans défense par milliers -75.000 à 90.000 par nuit. Vous êtes un tueur.
Vous ne pouvez vraiment en parler à personne. Les gars avec qui vous travaillez vous prendront pour un tendre. Votre famille et vos amis ne veulent pas en entendre parler. Cela les met mal à l'aise, ils ne savent pas très bien que dire et que faire. Ils peuvent même vous lancer des regards bizarres. Certains ne veulent plus trop vous fréquenter quand ils savent ce que vous faites pour vivre. Vous êtes un tueur.
Désespérément vous pensez à autre chose, de peur de finir comme ceux qui perdent l'esprit. Comme ce type qui est tombé à genoux en suppliant Dieu de la pardonner. Ou celui qu'ils ont traîné à l'asile, qui n'arrêtait pas d'avoir des cauchemards où il était poursuivi par des poulets. J'en ai eu comme ça, moi aussi. (Frissons.) Très angoissants. Il faut trouver autre chose à penser pour essayer de se distancer de la situation. Il faut empêcher votre esprit de se noyer dans ces centaines de litres de sang qui vous entourent. La plupart des gens qui travaillent dans cette salle ou dans la cage à suspendre les poulets prennent quelque chose, un stimulant pour les aider à tenir le rythme, et quelque chose aussi pour échapper à la réalité.
Vous devenez plus facilement violent. Quand vous vous énervez vous tendez très facilement à attaquer la personne ou la chose qui vous irrite. Vous utiliserez plus facilement une arme que vous ne l'auriez fait auparavant. Tout spécialement un couteau; un couteau tranchant. Vous êtes un tueur.
Vous vous mettez à ressentir un dégoût envers vous-même, envers ce que vousavez fait et continuez à faire. Vous avez honte de dire aux autres ce que vous faites la nuit pendant qu'eux dorment dans leur lit. Vous êtes un tueur.
Les gens tendent à vous éviter, même les autres employés de l'abattoir, que ce soit par instinct ou parce qu'ils savent ce que vous faites et ne comprennent pas comment vous êtes capable de faire ça nuit après nuit. Vous ne pouvez pas être normal. Vous empestez la mort. Vous êtes un tueur. Un meurtrier de masse.
Vous finissez par débrancher toutes les émotions. Rien ne peut plus vous importer. Parce que si vous permettez à quelque chose de vous importer, vous ouvrez les vannes à tous ces sentiments négatifs que vous ne pouvez vous permettre de ressentir, tout en continuant à faire ce travail. Vous avez des factures à payer. Il faut manger. Mais vous ne voulez pas de poulet. Ça, il faut vraiment que vous ayez faim pour en manger. Vous savez de quoi est faite chaque bouchée. Toute l'horreur, toutes ces choses négatives. Toute la brutalité. Tout ces choses, concentrées dans chaque bouchée.
Beaucoup de gens qui font ce métier commettent des actes violents. Des crimes. Les gens avec un passé criminel tendent à se retrouver dans ce métier. On ne peut avoir une conscience forte tout en tuant des êtres vivants nuit après nuit.
Vous vous sentez à part de la société, vous n'avez pas l'impression d'en faire partie. Vous êtes seul. Vous vous savez différent des autres gens. Ils n'ont pas dans leur tête ces visions de mort horrible. Ils n'ont pas vu ce que vous avez vu. Et ils ne veulent pas le voir. Ni même en entendre parler.
Sinon, comment feraient-ils la prochaine fois pour avaler leur bout de poulet?
Voici le cauchemard dont je me suis échappé. Je vais mieux maintenant. Je m'adapte avec les autres, au moins la plupart du temps...
Virgil Butler, 31 août 2003
Plus de 2 millions de poulets sont tués chaque jour rien qu'en France.
"Dans l'alimentation carnée, on oublie complètement l'animal. Il y a viande à profusion mais les animaux que nous mangeons sont soustraits à notre vue. Toute publicité visant à faire consommer de la viande s'applique à occulter les conditions de vie et de mort de l'animal. Il y a une coupure totale entre 2 univers : celui de la nourriture, évoquant contentement, plaisir et fetes, et l'autre, celui d'où proviennent ces aliments : élevage intensif, transport, abattage... Du calvaire de l'animal, le consommateur ne sait rien, et ne veut rien savoir." - Florence BURGAT
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